Guillaud, F. (2013). Dieu existe.

Nous parlons avec un collègue impliqué dans l’enseignement Biologie et société. Il est historien des sciences à l’UNIL. Il semble mal à l’aise avec la place qu’occupe la théorie de l’évolution chez les biologistes. Nous approfondissons la conversation. Il apparaît que le problème est transcendantal. Il me conseille de lire:

Guillaud, F. (2013). Dieu existe. Arguments philosophiques. Paris: Les Éditions du Cerf.

 

Le livre fait 416 pages, mais il me semble que je ne dénature pas l’argument en le résumant ainsi.

La science ne donne pas accès à toute la connaissance.

Elle ne peut pas expliquer pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, ou qu’elle est l’origine de l’univers; elle ne peut pas trouver la cause finale.

En une 10-aine de chapitres il développe ces et d’autres limitations de la connaissance que l’auteur désigne par scientifique. Il traite aussi le cas du mal injustifiable, du bonheur ou de l’infini inimaginable.

Un chapitre porte sur Bigbang. Il clarifie la position en ces termes:

Il est montré que « si l’univers – comme la science semble l’affirmer – a eu un commencement, il doit avoir une cause et que cette cause doit être non spatiale, non temporelle et infiniment puissante ». Un peu plus loin, cette cause, il l’appelle Dieu.

 

Je m’attache à ce chapitre Bigbang qui me semble représentatif de l’ensemble. J’y réponds deux choses.

1) La science dont il parle n’est pas ma science. Pour moi, un scientifique est celui qui a la nature pour seule source de connaissance. Il est l’élève qui s’efforce d’assimiler ce que la nature veut bien lui dire. Il n’est pas le maitre qui pose ses questions et qui lui met une mauvaise note si elle ne répond pas selon ses attentes. Comme je le comprends, la science selon Guillaud est celle du maitre qui pose ses questions et juge que la nature est incompétente.

2) Qui suis-je pour formuler des questions auquel je veux une réponse absolue et définitive? Est-il raisonnable de penser que je peux mettre dans mon cerveau de 1.5 kg une représentation de l’univers si complète et si sure que j’en déduise ce qu’est la nature sans même y aller voir? Puis-je faire une « Gedankenexperiment » qui me dira ce que la nature ne me dit pas?

Le cas Bigbang est un bon exemple en particulier parce que, dans ce cas, Guillaud a, peut-être, une petite excuse. En effet, cette théorie est le plus souvent formulée d’une manière que je qualifierais de philosophique plutôt que rigoureusement scientifique. Il y a une bonne raison à cela; la 1ere des formulations est plus facile et plus « visuelle ». Je m’explique. On avait vu dans les années 20 (Lemaître 1927?) que les galaxies s’éloignent à une vitesse approximativement proportionnelle à leur distance. À l’époque, les données étaient bien faibles, mais cela n’a pas empêché de formuler l’idée que si la proportionnalité était rigoureuse et si le phénomène était durable, cela impliquerait que, à un moment du passé, toutes les galaxies étaient rassemblées et, si l’on extrapole le raisonnement à l’infini, l’univers tout entier aurait été concentré en un point, un point infiniment petit.

C’est charmant, c’est facile à dire, mais ce n’est pas scientifique. Infiniment petit, infiniment dense, pendant un temps infiniment court, tout ça on oublie, ce n’est pas de la science.

Par contre l’hypothèse permet de réfléchir sur ce qui se passerait si elle était vraie. Par exemple, en prenant le temps à reculons, nos lois de la physique laissent prévoir qu’autrefois l’univers était plus chaud et qu’il se passait de phénomènes qui étaient différents de ce qui se passe aujourd’hui. Dans certains cas, ces phénomènes de jadis devraient laisser des traces percevables actuellement. Si on retrouve ces traces, le modèle est confirmé dans le domaine temporel et les conditions considérées. Par exemple, on peut prévoir que si notre physique n’a pas changé, l’univers est devenu soudainement transparent quand sa température s’est abaissée au-dessous de 2700°K. (C’est la température en dessous de laquelle le premier atome devient stable. La lumière qui a envahi l’univers à ce moment devrait encore exister quoique, depuis, elle a dû se « refroidir ». Cette radiation s’observe, c’est le fond microonde cosmique (CMB). Il a exactement la signature (intensité/fréquence) prévue par le modèle. Selon ce modèle, ce moment particulier a dû avoir lieu quand l’univers était dix-mille fois plus jeune qu’aujourd’hui; moins d’un million d’années. Bravo le modèle!

Plus loin dans le temps, quand il faisait beaucoup plus chaud, qu’en est-il? Il y a, par exemple, le moment où la température s’abaissait suffisamment pour que se forment les noyaux des différents atomes. Dans ce cas, la signature (proportion des différents atomes) se repère aussi. Elle est toute fois moins claire, car, beaucoup plus tard, d’autres processus sont venus interférer avec la synthèse initial (des atomes se forment à l’intérieur des étoiles « modernes »). Ainsi, de phénomène en phénomène, on essaie de tester le modèle dans une plage de validité de plus en plus large, c’est à dire, en y incorporant plus de phénomènes et en remontant plus tôt dans l’histoire de l’univers telle que décrite par le modèle. Au début 2015, on a crû avoir perçu le rémanent d’un phénomène auquel on aurait assigné l’origine à un temps 30 ordres de grandeur plus courts que celui de la formation des noyaux atomique. C’était du vent, ou plutôt de la poussière céleste!

Notons encore que, depuis sa formulation originale, le beau modèle a dû être considérablement modifié pour se plier aux observations. Par exemple, il a fallu introduire des moments d’inflation explosive puis des déflations tout aussi extraordinaires.

Et puis, il y a l’os initial. Quand on veut considérer les dimensions de l’ordre de 10-32m, la relativité et la mécanique quantique, c’est-à-dire les deux théories qui rendent compte de tout ce que nous comprenons de la nature, deviennent contradictoires et incompatibles. C’est la notion même du temps et de l’espace qui nous échappent (pauvre Kant!). Dans ces conditions, que devient la notion de commencement, central à l’argument de Guillaud? Du vent!

 

Bref, Bigbang peut-être soit

– la stimulante idée philosophique d’un univers issue de l’expansion d’un point infiniment petit,
soit

– un modèle physique qui rend compte de propriétés observées dans un certain cadre. À l’extérieur du cadre le modèle n’a plus de légitimité physique. Il est au mieux une hypothèse non testée.

Quand Guillaud parle de Bigbang, il parle du premier. Ce n’est pas le Bigbang scientifique ni celui qui fait sens pour moi.

 

Je ne connais pas le philosophe Guillaud, mais mon collègue, professionnel de l’histoire des sciences, trouve que son livre est éclairant. Il m’a prié de le lire. Je l’ai fait.

Ce que j’en tire, c’est d’abord l’étonnement que, entre le philosophe et l’historien d’une part, et moi de l’autre, nous puissions, aujourd’hui encore, diverger à tel point sur ce qu’est la science. Dont acte!

 

3 réflexions sur « Guillaud, F. (2013). Dieu existe. »

  1. Quand ma mère est morte il y a un an, j’ai philosophé avec deux scientifiques sur l’existence de Dieu: le professeur de biologie (77) dit que tout est fini avec la mort. Le physicien (71), qui a également étudié la psychologie, est un agnostique et traite des phénomènes inhabituels qu’il tente d’expliquer avec l’intrication de la physique quantique, avec beaucoup de réaction de ses pairs. Je suis curieux. Je pense au concept de l’intrication de Dieu.

    1. Merci pour le commentaire.
      Feynman disait volontiers: si quelqu’un prétend avoir compris la mécanique je n’en crois rien, je n’en crois rien.
      L’intrication de deux photons me semble déjà une chose compliquée. L’intrication de Dieu avec vous, moi ou je ne sais quoi me dépasse. Je me rallie donc à Wittgenstein et, n’ayant rien à dire, je me tais.

  2. Merci pour votre explication. Le langage est une convention sociale de significations concrètes, abstraites et métaphoriques. Dès qu’une nouvelle métaphore apparaît, il faut un consensus des interlocuteurs pour former un contexte de signification. Je me demande pourquoi Allan Sandage croyait en Dieu à la fin de sa vie et en a même discuté dans des essais. Il a abandonné le point de vue réductionniste étant donné l’avenir naturel prévisible, peut-être parce qu’il ne pouvait pas ou ne voulait pas croire à la fin de son existence. Il a dit qu’il était devenu un croyant dans le cosmos. Je trouve cela remarquable. Impression et humilité, rien à savoir, avec la conscience d’appartenir à quelque chose de plus grand et d’incompréhensible, tout comme la fourmi sur ma main ne peut que pénétrer ma peau, mais ne me percevra ou ne me reconnaîtra jamais. Mais dans le cadre d’un ensemble plus large, il en reconnaît déjà plus. Similaire aux neurones d’un cerveau organisateur neuroplastique.

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