Le réel et son image

D’une part, il y a le monde réel ; de l’autre, il y a l’image que nous nous en faisons.
Encore une fois, nous y revenons. Il le faut bien parce que, visiblement, nous sommes là sur un os. Il est apparu l’autre jour encore, lors de la conversation matinale avec Christine.  Elle se sentait offusquée par ma position sur l’éthique qui, selon moi, doit être fondée dans la réalité. Même chose au groupe ∏ où, avec Duteuil[1] (un rien revu) on pourrait croire que « ça n’est pas ce qu’on fait qui compte, c’est l’histoire, c’est l’histoire, la façon dont on la raconte, pour la faire savoir. » L’autre jour, avec François, la tension s’est montrée d’une façon peut-être plus abordable. Essayons !

Nous parlions didactique. Mes visions physicalistes et biologistes évolutives se sont rapidement confrontées à celles de François, un piagétien, spécialiste de la didactique des mathématiques. Il croit constater :
– La psychologie n’est donc rien pour toi !
– Bien sûr que non, mais ma façon de l’aborder est un peu différente de la tienne.
Un peu plus tard, alors qu’il était question de sociologie et de culture, François revient avec son idée :
– Ça, évidemment, tu l’ignores.
Visiblement, nous ne nous entendons pas. Pourquoi? Je le comprends ainsi.

Au départ, il s’agissait d’enseigner à diviser un par cinq (voir mon essai: Épistémologie mathématique). François sait beaucoup de chose à ce propos. Il a une longue expérience personnelle et il connait en détail tout ce qui en a été dit ou écrit. Il connait même les travaux des neurobiologistes quoiqu’il n’apprécie guère Dehaene (Dehaene 2010, Dehaene 2014). De mon côté, j’essaie de comprendre la façon de penser d’un élève peu standard, d’abord dans le but de l’aider à rejoindre une classe normale. Accessoirement, j’ai aussi un bagage de neurobiologie, initialement parce que mon ami Nigel utilise les méthodes que nous avions développées pour résoudre la structure du récepteur de l’acétylcholine (Unwin 1995)[2] et surtout parce que notre laboratoire a beaucoup travaillé sur la structure de la synapse nerveuse (Zuber, Nikonenko et al. 2005). Si nous étions omniscients, il n’y aurait ni sociologie, ni psychologie, ni neurobiologie, ni physique, ni mathématique, mais seulement Roberto (dont nous connaitrions tout) dans un contexte sans limites (que notre vue embrasserait intégralement dans chacun de ses aspects). Mais nous ne sommes pas Dieu et nous pensons avec l’image du monde que nous nous sommes faite. Quand la discussion porte sur ce genre de considérations, les personnes que je fréquente m’ont souvent conduit à Searle (Searle 1992). Il écrit entre autres: « The operation of the mind [notre image du monde] is not so much an aspect of our lives, but in a sense, it is our life ». Oui, notre image, c’est nous. Nous peinons à nous comprendre parce que la réalité à laquelle nous nous référons est très grande (c’est combien, le diamètre de l’univers ?) alors que notre image est petite (mon cerveau ? 1,5l) et qu’elle n’est pas celle de notre interlocuteur. Zut alors !

Feynman, dans ses Lectures on Physics (Feynman, Leighton et al. 1963), se demandait quelle serait la phrase, la seule, qu’il confierait à la postérité si toute la culture venait à disparaitre. Sa réponse: « Le monde est fait d’atomes ». J’ai trouvé bien, mais, il y a une vingtaine d’années, m’est apparue la nécessité de la compléter par : « … et la vie se fait par évolution darwinienne[3] ». En quelque sorte, cette phrase est aujourd’hui la clé de mon image du monde. À chacun sa clé. J’imagine l’historien qui, en toutes situations, se réfère à l’histoire, le freudien qui met l’inconscient partout, le juriste philosophe qui aime tellement l’abduction, l’évangéliste pour qui, par Dieu, tout est dit, etc. François, quelle est ta clé ?

L’exercice réductionniste de Feynman est utile. Il aide à faire remarquer combien est particulière l’image que chacun se fait de la réalité. Pas de problème en cela. La difficulté survient quand on veut croire que l’image est la réalité.

Le livre de Christian Sachs intitulé « Philosophie de la Biologie » (Sachse 2011) en est un bel exemple. De quoi s’agit-il ? Avec le mot biologie, le contenu de l’ouvrage semble bien cadré; il s’agit d’approcher la réalité du monde vivant.  Je vois moins bien où nous appelle le mot philosophie, mais j’imagine qu’il implique une vision plus globale, peut-être plus synthétique. Pourtant le sujet traité est tout autre. Il se résume à une question : la biologie est-elle une branche de la physique ? Le biophysicien que je suis s’étonne  de ce discours qui ne porte que sur  les représentations et les classifications que l’auteur a construites dans sa tête plutôt que sur la réalité de la nature. Il croît éclairer la nature alors qu’il ne fait que tourner en rond dans l’étroitesse de son imagerie.

Dans cet exemple, l’erreur est facile à identifier. Ce n’est pas toujours le cas comme nous avons pu le constater récemment au lunch avec Henri.  Il s’agissait de symétrie, un concept que l’on adore chez ∏. L’argument d’Henri allait ainsi : jamais deux objets réels ne sont identiques ; la vraie symétrie ne peut donc exister dans la nature, il s’agit donc d’une construction de notre esprit. Par extension, l’argument s’applique à la droite, au carré, au cercle, bref, aux mathématiques. On  pourrait donc croire que, pour Henri, les math ne sont qu’un construit culturel. À ∏, nous connaissons cet argument que Levy-Leblond aime bien aussi (Levy-Leblond 1984). Toutefois, si j’ai bien compris, Henri, comme la plupart des mathématiciens, est quand même persuadé que les mathématiques sont une forme de réalité, même si cette réalité n’est pas matérielle. C’est lui-même qui me l’a fait clairement comprendre lors d’un lunch précédent. Alors, quel est le problème ? À mon sens, tout simplement, que, lors de notre dernière rencontre, Henri ne considérait pas la réalité du concept mathématique mais la représentation imagée que nous pouvons nous en faire. Il est en bonne compagnie. Descarte – Saint Augustin, avant lui parait-il – pensait qu’il fallait faire appel à Dieu pour rendre compte de l’infini. J’en vois aussi les traces avec mes élèves quand il s’agit de diviser par quelque chose de tout petit. C’est vrai, il y a quelque chose de divin dans les mathématiques.

D’ailleurs, même quand l’erreur est facile à identifier, on se laisse prendre. C’était il y a quelques mois, lors d’une discussion ∏ (encore lui, ∏ est pour moi un précieux lieu d’observation et d’expérimentation) j’ai vécu pendant quelques secondes, une colère mémorable conte JaDi, un ami avec qui je travaille depuis 25 ans dans une totale satisfaction. Nous parlions de Lamarck et de Darwin. Mon propos voulait que la théorie du second soit correcte, mais pas celle du premier.  JaDi, lui, pensait à ces deux messieurs dans leur contexte historique en exprimant une sympathie particulière pour le premier. Le dialogue allait ainsi : « Non !  – Comment non, oui ! – Non, ce qui est faux est faux ! – Pfff, arrête ! » Aujourd’hui, chacun a oublié les mots, mais tous les présents se souviennent de l’emballement, stoppé de justesse avant l’explosion – nous sommes civilisés! Bizarre ! Pas vraiment. En fait, nous nous fichons bien de la réalité, c’est l’image qui nous importe, parce que, l’image, c’est nous. Comment la théorie darwinienne de l’évolution a-t-elle pu devenir une part importante de moi est, en soi, une intéressante question. Ma réponse va creuser dans mes peurs d’enfant et la conduite de ma vie. De manière générale, il est bien intéressant d’essayer de comprendre l’origine des images de chacun. En particulier, pourquoi certaines images se retrouve-t-elles si souvent ? Pourquoi notre esprit semble attirer certaines idées ? Petite liste illustrative, non exhaustive et dans le désordre : la théorie du complot, l’épigénétique, Lamarck contre Darwin (Dubochet 2011), la transcendance, Dieu, l’homéopathie, Gaïa, etc. On y reviendra, mais quoi qu’il en soit, le sujet n’est pas à prendre à la légère.

 

L’image, c’est nous, mais l’image n’est pas la réalité. Sans elle, pourtant, nous ne pourrions vivre. Comment marcher sans se représenter un sol solide? Comment penser sans images et sans mots ? Comment rencontrer l’autre sans l’imaginer ? L’image nous sert au mieux quand elle est en bonne adéquation avec la réalité. Il est gênant en effet, d’imaginer un méchant homme à chaque tournant du chemin et il est utile que, si je te demande une pomme, tu ne m’apportes pas une poire. Qu’importe si la pomme à laquelle je pense est le gout gravé dans ma mémoire alors que pour toi, elle est une forme et une couleur. Seul importe que notre image nous serve fidèlement dans notre rencontre avec la réalité. Il n’y a rien d’autre à espérer d’elle, ni rien de mieux à rechercher.

On serait en bonne compagnie à penser que tous nos maux résident dans le fait que notre image est une représentation déformée de la réalité dont nous nous cachons des pans entiers. Freud en a fait le pain quotidien de 100 ans de psychanalyse. Plus récemment, mon ami Bronkhorst (Bronkhorst 2012)  a enrichi cette même considération d’une manière nouvelle et créative.  Pourtant il ne faut pas voir toutes les déformations de la réalité comme néfaste. Ainsi, alors que la réalité naturelle n’a ni but ni direction, l’image que chacun s’en fait et imprégnée de finalité. Dans notre esprit, chaque élément que nous percevons du monde, chacune de nos pensées, chacun de nos gestes s’imaginent dans le contexte d’un but. Tout en nous falsifie la réalité en prétendant lui donner un sens. Le résultat est que nous faisons grand cas du petit peu de liberté que nous pouvons arracher au déterminisme causal. Tant mieux, même lourdement exagéré, le sens de la vie – celui que nous lui donnons – n’est pas un vain mot.

 

Je rêve d’un monde où l’on serait réaliste. On y saurait distinguer, tranquillement, ce qui relève de la réalité de ce qui se rapporte à l’image que l’on s’en fait et chacun aurait conscience de la nécessaire et enrichissante différence entre nos images individuelles. Tous les conflits ne seraient pas résolus pour autant – par exemple, il restera toujours des égoïstes et des altruistes –, mais la compréhension entre humains serait beaucoup plus facile. Dans ce sens, il me semble que la pratique du diagnostic ci-dessus concernant la confusion entre la réalité et son image peut aider à faire mieux.

 

 

Bronkhorst, J. (2012). Absorption. Human nature and buddhist liberation, UniversityMedia.

Dehaene, S. (2010). La bosse des maths. Paris, Odile Jacob.

Dehaene, S. (2014). Consciousness and the Brain. New York, Viking.

Dubochet, J. (2011). « Why is it so difficult to accept Darwin’s theory of evolution ?

On the popular fallacy that evolution has a predetermined direction, and the development of a responsible worldview based on free will. » BioEssays 33 (4): 240–242.

Feynman, R. P., et al. (1963). Lectures on physics, Addison-wesley.

Levy-Leblond, J.-M. (1984). L’esprit de Sel; science, culture, politique, Le Seuil.

Sachse, C. (2011). Philosophie de la biologie. Lausanne, PPUR.

Searle, J. R. (1992). The rediscovery of the mind, MIT Press.

Unwin, T. N. P. (1995). « Acetylcholine receptor channel imaged in the open state. » Nature 373: 37-43.

Zuber, B., et al. (2005). « The mammalian central nervous synaptic cleft contains a high density of periodically organized complexes. » Proc Natl Acad Sci U S A 102(52): 19192-19197.



[2] Actuellement la protéine dont la structure est la mieux connue dans la chaine de transmission de l’influx nerveux.

[3] C’est à dire par variation aléatoire et sélection par le milieu.

1 réflexion sur « Le réel et son image »

  1. Réponse (avant même d’avoir lu le propos)

    Pour moi, c’est le signe.

    Pour me faire comprendre, je dois remonter en amont sur la distinction que je fais entre savoir et connaissance qui pense le joint entre psychologie cognitive et didactique. Je me cite :

    « Un savoir est une connaissance qui contrôle une situation et ses transformations, elles mêmes inductrices de connaissances. Dans bien des cas savoir, c’est savoir se mettre en situation de mobiliser ses connaissances pour agir. Ce contrôle peut donc aller jusqu’à reproduire la situation elle-même. C’est seulement par l’intermédiaire des savoirs, et donc des situations, ou plutôt de leurs transformations, que l’on peut agir de manière à induire (mobiliser et transmettre) les connaissances (d’autrui ou de soi-même). Les savoirs inducteurs et les connaissances induites ne sont pas forcément identiques, mais leur rapport tient à la capacité des connaissances à transformer les situations. Il y a donc un lien étroit entre la façon dont les connaissances permettent de transformer les situations et la façon dont les connaissances se transmettent. Si la connaissance n’est pas toujours transmissible, le savoir est d’emblée enseignable, par le biais du système situationnel qu’il contrôle. »

    Revenons au signe et à la manière dont l’envisage C. S. Peirce dont une citation très célèbre qui relie les réponses que tu évoques (8.332, Lettre à Lady Welby, 12 10 1904. Ecrits sur le signe G. Deledalle, Seuil, 1978, p. 30.) :

    « Il me semble que la fonction essentielle d’un signe est de rendre efficientes des relations inefficientes – non pas les mettre en action, mais établir une habitude ou une règle générale par lesquelles elles agiront quand il le faudra. Selon la théorie physique, il ne se passe jamais rien en dehors des vitesses rectilignes continues et des accélérations qui accompagnent les différentes positions relatives des particules. Toutes les autres relations dont un très grand nombre nous sont connues, sont inefficientes. La connaissance, d’une certaine façon, les rend efficientes; et un signe est quelque chose par la connaissance du quel nous connaissons quelque chose de plus. »

    Dans son propos Peirce considère que si les seules relations matériellement efficientes sont celles décrites par la physique, c’est par le truchement de signes que la connaissance rend efficientes des relations qui ne le sont pas, c’est-à-dire les rapporte, par notre action habituelle et réglée, à quelques relations matérielles physiques efficientes. (Notons que Peirce ne tombait pas entièrement dans un réductionnisme physicaliste).

    Nous ne sommes plus en 1904, et pour moi les progrès de la psychologie et des sciences cognitives ont mis en évidence d’autres relations efficientes que celles évoquées par Peirce. Je ne cherche pas à savoir si on peut ou non les réduire aux premières, mais je propose plutôt de reprendre ses considérations en élargissant le champ des relations efficientes aux relations efficientes cognitives, psychologiques, neurophysiologiques. Dès lors je ne puis me passer d’introduire la distinction entre savoir et connaissance. En quelque sorte, il faudra remplacer dans la citation de Peirce le mot désormais trop vague de connaissance par l’expression connaissance utile. Par le truchement des signes, les connaissances utiles rendent efficientes des relations inefficientes, et on peut alors parler de savoir. Ainsi il devient possible faire un signe de ce que nous apprend la psychologie, ou plutôt un signe qui permet de rendre cognitivement efficientes des relations inefficientes. Bien entendu les connaissances utiles sont alors bien plus larges que les seuls savoirs institués.

    FC

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