How not to retire

La « retraite » !  On dit que c’est pour bientôt ; certains en font toute une histoire. Moi pas, je sais comment m’y prendre.

C’était dans les années 70. Ross Smith organisait le premier cours de traitement d’images au Biocentre de Bâle. Il le faisait très sérieusement. Nous étions tous embarqués dans l’aventure. Chacun avait son bout de gras à présenter. Sachant combien ce genre de leçons est généralement médiocre, Ross s’était adressé à Jeff Schatz, professeur nouvellement venu, mais déjà reconnu comme conférencier hors pair, afin de nous enseigner à mieux faire. La leçon fut mémorable. Jeff avait construit un discours brillant contredit en chaque point par sa propre présentation : les dias étaient surchargées, le projecteur tombait en panne, les plaisanteries étaient lamentables, etc. La leçon nous a tous marqués. Plus tard, j’en ai trouvé une réminiscence dans la chronique « How not to give a seminar », l’une de celles que Jeff publiaient régulièrement pour les FEBSS letters (1) et qui sont aujourd’hui regroupées dans un charmant opuscule « on science and scientists » (2).

Plus tard encore, j’ai de nouveau bénéficié des bons conseils de Jeff grâce à l’article « How not to retire ». Il a guidé mon entrée dans la retraite et l’expérience montre que bien d’autres pourraient en bénéficier. Seulement voilà, au moment de le recommander à un ami, je m’aperçois qu’il n’existe que dans mon imagination ! J’en conclus que les voies de l’imagination sont insondables. Ted, lui, dit que c’est à moi de corriger le manque. Malheureusement, je ne suis pas Jeff.

How not to retire.

La « retraite » !  On dit que c’est pour bientôt ; certains en font toute une histoire. Moi pas, je sais comment m’y prendre.

D’abord, il y a mon grand cours. Celui que je donne en première année. J’y insuffle l’esprit éternel de la biologie à ces jeunes qui sont tout à former. Qui peu le faire  comme moi ? Je vais continuer.

Ensuite, il y a les expériences en cours qu’il faudra finir. Mes assistants n’ont pas encore compris combien elles sont essentielles. Enfin, je vais avoir le temps de le leur expliquer. Notre collaboration va s’améliorer. Ce sera du beau boulot pour ces chercheurs débutants.

Et puis, il y a ces 8 articles en cours. Certains sont pratiquement terminés; il ne reste qu’à compléter le paragraphe « résultats ». D’autres sont presque aussi avancés, dans ma tête. D’accord, ce travail demandera un effort mais, dans notre métier, nos écrits pavent le chemin vers la postérité. Sans vouloir être prétentieux, c’est bien le Nobel, que l’on me dispute depuis si longtemps, qui attend derrière mon clavier. Certainement !

Officiellement, je vais perdre la direction de mon labo et le Fonds National va me faire encore des histoires pour la continuation de mes subsides. Il s’agira d’être fin pour que mon successeur soit à la hauteur de tout ce que je pourrai lui apporter.

Malheureusement, la Suisse a cette ridicule habitude d’imposer la retraite à 65 ans – le meilleur âge.  Si, de plus, je pense à la  nullité de la Direction et à la partialité des commissions, je suis bien obligé de me faire quelque souci pour l’avenir de mon Institut. Qu’à cela ne tienne. Les Américains, eux, ne sont pas si étroits d’esprit. Sans attendre, je vais contacter quelques collègues qui, eux, savent qui je suis. Ils m’offriront les conditions de travail que leur pays sait donner à ceux qui sont capables d’en tirer le meilleur.

 

Il y a bien quelques personnes de mon entourage qui expriment des doutes quant aux bienfaits de la migration de l’autre côté de l’Atlantique, dans la fabuleuse Amérique (3). Ils parlent du réseau social qui, disent-ils, est ce que nous sommes, autant que notre propre chair(e). Ils disent aussi que, même chez les Suisses, même chez les Vaudois, en quelques décennies, les racines poussent. Ils rappellent que l’étendue du rhizome perdu n’apparait que lorsque la plante est repiquée ailleurs.

Oui, c’est vrai, tout ce que me donne le monde dans lequel je vis et ce que je lui donne, les miens, mes amis, mes ennemis mêmes, mes montagnes d’autrefois, le déroulement de chaque instant ici et maintenant, tout cela me remplis d’émotions. Mais quelque part, ces choses vont vers le passé. Je fais mes choix. Mon milieu social est mon labo. Je saurai le faire fructifier où qu’il soit.

 

 

1)   Schatz, G. (2004). « Jeff’s View – Letting go. » FEBS Letters 576: 285-286.

2)   Schatz, G. (2006). Jeff’s view on science and scientists. Amsterdam, Elsevier.

3)   http://www.youtube.com/watch?v=01wUMYI7msw, consulté le 13.10.2013.

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