Les souffrances de l’interdisciplinarité (3) : Emergence et développement du langage humain

Nicolas Duruz m’a soumis l’article suivant pour lecture et discussion.

Lassègue, J., et al. (2009). Économie symbolique et phylogenèse du langage. L’Homme. Editions de l’E.H.E.S.S. 192: 67 – 100

Il est disponible en ligne à l’adresse :

http://www.cairn.info/revue-I-homme-2009-4-page-67.htm.

Du résumé des auteurs je tire en particulier :

  • L’évolution en direction des langues modernes est intimement liée à l’émergence de nouveaux systèmes sociaux et symboliques, incarnés dans de nouvelles pratiques.
  • Le « symbolique » ne relève pas d’une compétence privée engendrée par une capacité cérébrale, couplée à des contraintes environnementales. Le « symbolique » repose intrinsèquement sur une activité sémiotique publique, qui constitue un objet d’intérêt en soi.

Disclaimer.

Le monde est très grand et très complexe ; cet article est aussi assez compliqué. Ma tête fait dans les 3 dmet ma connaissance des sciences humaines est ce qu’elle est, c’est-à-dire, pas grand chose. Il se peut que, avec le commentaire ci-dessous, j’aie très faux. Ça se discute !

 

 

Evolution du langage sans évolution biologique.

Pour commencer, je peux dire que je partage une bonne partie des vues exprimées. J’ai trouvé stimulantes les réflexions qui y sont développées, ainsi l’idée que c’est à travers le « symbolique » qu’a pu se développer le langage humain me plaît bien. Le mot « symbolique » ainsi affirmé, le champ de cet article est déjà bien délimité. Reste à en préciser le sens et à en développer les effets. C’est ce que font les auteurs. Ainsi, nous sommes d’accord que ce n’est pas le grognement « faim » du prédécesseur humain qui s’est instauré « mot » au sein du groupe et qui, intégré avec les autres expressions de la vie, est devenu langage. Si tel avait été le cas, pourquoi les chimpanzés ne parleraient-ils pas ? Pour que le langage puisse se développer, il faut plus qu’un couteau suisse d’expressions diverses. Peut-être est-ce la capacité au symbolisme qui fait la différence. Dans cette ligne d’idée, je vois une analogie avec mes réflexions sur l’émergence de la spécificité humaine telle qu’imaginée dans un texte récent (il faudra, une fois, que j’en publie une version arrondie, mais, dans l’état, il se trouve sur mon blog : http://www.dubochet.ch/jacques/?p=203 ). Par exemple, en suivant Hauser et coll. (2002), il est pensable que la capacité dite de récursivité (en bref, il s’agit du concept « etc. »), émergeant avec un nouveau type de connections cérébrales, ait ouvert la voie à l’abstraction, au symbolisme et au langage.

Ces considérations ne sont pas celles de Lassègue et coll. Eux font l’hypothèse que le développement du langage s’est tout entier déroulé en dehors de l’évolution biologique ; elle est purement culturelle ; elle s’est tout entière déroulée alors que l’être humain était biologiquement fixe et formé.

L’hypothèse n’est certainement pas complètement correcte puisque la « faculté du langage » est une propriété de la nature humaine que personne ne conteste, je crois. En tout cas, ce fait est évident pour les neurobiologistes et les biologistes de l’évolution. Il est vrai pourtant que l’évolution culturelle telle qu’on l’observe dans les sociétés humaines modernes est beaucoup plus rapide que l’évolution biologique ne l’a jamais été. On pourrait ainsi défendre l’hypothèse selon laquelle l’évolution du langage – pas la faculté du langage en général, mais le langage tel que nous le connaissons dans ses formes actuelles – a été un fait culturel suffisamment rapide pour que l’évolution biologique n’y ait joué qu’un rôle négligeable. Tout le monde sera d’accord d’admettre cette vue s’il s’agit de l’évolution du latin vers le français. Peut-elle être encore retenue si l’on remonte à l’émergence du symbolique ?

Petite digression d’une personne qui n’a pas de compétence particulière dans ce domaine, mais qui pense quand même que l’hypothèse (l’effet de l’évolution biologique a été négligeable lors du développement du langage à travers la capacité symbolique de l’être humain) est dangereusement restrictive. De quand date la capacité symbolique ? Généralement on l’associe aux premiers signes de rites funéraires ou d’expression artistique ; c’était il y a quelque 40’000 ans. En ce temps, l’Homo sapiens était en contact avec d’autres groupes humains tels que les hommes de Neandertal. Parlaient-ils ensemble ? On ne le sait pas, mais on sait que, quelquefois, ils procréaient ensemble. On sait aussi qu’ils partageaient des gènes qui corrèlent avec la faculté du langage (voir par exemple : http://fr.wikipedia.org/wiki/Protéine_Forkhead-P2). C’est vieux, tout ça, et peut-être faut-il remonter encore bien plus loin pour trouver les racines de la construction symbolique du langage. Est-il vraiment raisonnable de faire l’impasse sur l’évolution biologique pendant tout ce temps ?

 

L’évolution biologique malmenée.

Quoi qu’il en soit, l’hypothèse est forte. Il est important qu’elle soit nettement identifiée et discutée, ce que je ne vois pas dans cet article. Ce que je vois par contre, c’est, au premier chapitre, une argumentation visant à rejeter la valeur euristique de la théorie de l’évolution dans la sociologie de la branche humaine. Selon moi, ce chapitre est faible et la description de la théorie de l’évolution est caricaturale. C’est tout le chapitre qui est en cause mais la phrase suivante résume le problème : [l’évolution biologique induit la] « sélection d’un avantage reproductif conféré par un environnement conçu dans une large mesure comme indépendant des variations individuelles » (p. 69). C’est la métaphore du couteau suisse avec sa panoplie de fonctions rigides, caractéristique de l’espèce mais pas toujours adaptée à un milieu changeant et à des tâches nouvelles. Cette vue ne correspond pas à l’idée darwinienne qui considère l’évolution comme la conséquence de l’interaction entre nature (≈inné) et « nurture » (environnement). Dans ce binôme c’est bien le mot « interaction » qui est central ; l’inné (disons, le message génétique) agit dans le milieu tout comme le milieu agit dans l’inné. Sans voir cette double action, on reste en dehors de l’idée de Darwin. Ce qui rend cette interaction difficile à saisir, c’est la subtile complexité qu’apporte la durée et l’ampleur du monde dans lequel elle à lieu.
Je m’inquiète aussi quand on oppose darwinisme et néodarwinisme ; c’est un peu comme si on parlait de néorelativité générale. (On ne le fait pas mais, pourquoi le fait-on avec la théorie de l’évolution ?) Darwin à formulé sa théorie alors que la génétique n’existait pas, ni même les atomes ou les molécules auxquels nous nous référons aujourd’hui, ni même l’écologie. Einstein a formulé la sienne sans galaxies, sans expansion de l’univers, sans trous, matière ou énergie noirs. Depuis lors la masse de connaissance a explosé dans les deux domaines et l’idée de base de Darwin, comme celle d’Einstein en ressortent renforcées. Ainsi la célèbre phrase de Dobjansky «rien en biologie, ne fais sens si ce n’est à la lumière de la théorie de l’évolution » n’est guère mise en doute par plus de spécialistes que de physiciens qui rejettent la relativité ou de climatologue qui doutent de l’échauffement climatique.

Celui qui veulent faire le point sur la situation actuelle de la théorie de l’évolution le problème se trouve malheureusement face à une littérature touffues et complexes. C’est normal ! Si on veut être sérieux, on va rencontrer des gènes (Fox, Hok, HSP…), des équations mathématiques et des formules chimiques. Je ne crois pas que ce soit la meilleure approche ; il est préférable de revenir à la base. Darwin est facile et agréable à lire et, si le contenu est également nourrissant, la sauce est bien plus digeste. Mis à part les deux œuvres les plus classique (1-2), je recommande ici, l’agréable et amusante lecture du dernier livre qui porte modestement sur les vers de terre (3). L’animal est humble mais le processus par lequel il transforme le milieu dans lequel il se développe, est exemplaire. On est loin du couteau suisse.

 

1) Darwin, C. (1859). On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life. London, John Murray.

 

2) Darwin, C. (1871 (1999)). La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Paris, Institut Charles Darwin Interrnational, Éditions Syllepse.

 

3) Darwin, C. (1881). The Formation of Vegetable Mould, Through the Actions of Worms. London, John Murray.

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