GOF, pourquoi des virus plus dangereux ?

GOF, gain-of-function-research, vise à explorer comment des organismes pathogènes pourraient devenir plus dangereux encore. Cette recherche pourrait être utile; elle pourrait aussi être dangereuse. Le débat est ouvert. Le point avec un article pour la lettre No. 23 du GIPRI.

Ebola ! Une si longue attente.

Ebola inquiète. Il y a de quoi. Même si des progrès dans le contrôle de l’épidémie semblent se dessiner (début décembre 2014), le risque qu’elle reparte de plus belle reste réel. Le virus garde trop de mystères. Par exemple, il faudrait savoir si le début de l’épidémie était un évènement unique ou si la source est endémique. Il faudrait connaitre l’histoire du virus, son hétérogénéité actuelle et évaluer comment il pourrait évoluer. Ces questions et bien d’autres se posaient depuis la découverte du virus en 1976, mais l’épidémie actuelle est “game changer”. En quelque mois, les tentatives thérapeutiques qui s’étaient précédemment soldées par de médiocres résultats ont été boostées en des traitements efficaces – en expérimentation animale au moins – et, en cette fin d’année, plusieurs vaccins sont en phase d’expérimentation humaine. On sent l’engagement de la société moderne face à une catastrophe. Bravo ! Pourtant, les signaux qui nous viennent des laboratoires, de la recherche et de l’industrie pointent majoritairement dans une autre direction ; Ebola rend le scientifique visible et promet des débouchés à l’économie !  Il y a urgence, on s’active aujourd’hui, mais que de temps perdu. La réponse à l’épidémie aurait pu être incomparablement plus rapide et plus efficace si l’étude du virus avait été moins négligée. Pierre Ollario de l’OMS déclare : « Nous avons tous notre part de responsabilité de ne pas avoir clarifié ces questions avant l’épidémie » (Nature 515, 178, 2014).

 

GOF, gain-of-fonction-research-of-concerne.

La pandémie de grippe aviaire qui a sévi dans les années 2005, a soulevé une inquiétude mondiale. Causée par le virus H5N1, elle fut létale pour les quelque 120 millions d’oiseaux infectés comme aussi pour la volaille tuée par mesure de protection. Heureusement, elle se transmettait peu aux humains et pas du tout entre humains. Néanmoins 600 personnes ont été infectées dont la moitié en sont mortes. On n’ose pas penser à ce qui aurait pu se passer si le virus était devenu infectieux comme une vulgaire grippe saisonnière tout en conservant sa pathogénicité. Certains y ont pensé et on cherché à apporter une réponse à cette interrogation. Ainsi, en 2012, deux groupes de chercheurs se préparaient à publier leurs résultats démontrant comment ils avaient pu transformer le virus pour le rendre efficacement transmissible chez le furet, un animal considéré comme un bon modèle pour l’épidémiologie humaine. On appelle GOF (Gain-of-fonction) ce genre de recherche, et dans ce cas, il faut y ajoute le terme « GOF-of-concern » pour signifier qu’elles ne sont pas sans risques. On peut craindre en effet que l’organisme modifié échappe par accident ou qu’il soit délibérément utilisé à des fins néfastes, militaires ou terroristes. Bien sûr les recherches de 2012 étaient pratiquées par des chercheurs responsables dans des laboratoires de haute sécurité, mais une question ne peut être évitée : est-il une bonne idée de publier les protocoles de laboratoire qui ont permis d’obtenir ces virus « amplifiés » ? Les chercheurs directement impliqués répondent fermement par l’affirmative au nom de la liberté de recherche et de la nécessité de se préparer pour des risques futurs (voir § plus haut). Tous ne l’entendaient pas de cette oreille, en particulier le bureau US de sécurité biologique ainsi que quelques organismes nationaux européens. De fortes pressions furent exercées pour que le protocole expérimental ne soit pas divulgué. Finalement, les deux articles furent publiés intégralement dans les deux plus fameuses revues scientifiques (1, 2), pas parce que l’on était tombé d’accord, mais parce que, au point où on en était, il n’y avait plus de secret à cacher, tout avait déjà été largement divulgué. Un moratoire sur ces recherches fut déclaré. Une année plus tard, il fut levé unilatéralement par les initiateurs de la recherche. La tension restait. Les administrations nationales s’énervaient. (Références et discussions : voir 3). Le débat n’était pas constructif.

Durant l’été 2014, le public fut informé qu’une série d’invraisemblables négligences avaient eu lieu durant les mois précédents dans les emblématiques laboratoires fédéraux US de sécurité maximale (4). Par exemple, une série de flacons contenant le virus de la variole furent retrouvés dans un labo où il n’avaient pas lieu d’être et dans un réfrigérateur qui n’était pas particulièrement protégé. Or la variole est éradiquée depuis 1977 et seuls deux laboratoires de références, l’un aux USA, l’autre en Russie, conservent un stock du virus sous sécurité maximale. Face à ces dérapages inquiétants – et surprenants quand même – le grand chef de la sécurité biologique US fait fermer les labos concernés et stopper tout envoi d’agents pathogènes dangereux jusqu’à ce que la situation soit remise sous contrôle. Un groupe international de scientifiques influent se dressèrent pour appeler à l’arrêt des recherches GOF-of-concern (5), mais d’autres soutiennent le point de vue contraire (6).

Peut-être que les récents évènements ont quand même un peu secoué les protagonistes ; il semble qu’actuellement la discussion GOF ait repris de manière un peu plus constructive.

On en est là ! La liberté de recherche que nous chérissons et qui est nécessaire à une recherche créative se trouve opposée à des risques globaux, sans doute réels, mais tellement difficiles à identifier et à évaluer. Que faire ?

 

Quelques considérations peuvent aider à cerner le problème.

  • Qu’il le veuille ou non, le chercheur n’est plus dans une tour d’ivoire. Qu’il travaille pour un but concret qui lui est assigné ou qu’il soit en position de concevoir et diriger lui-même sa recherche, il a des comptes à rendre.
  • Ainsi, même s’il est raisonnable de penser que c’est le chercheur lui-même qui est le mieux à même de définir le but proximal de sa recherche et le moyen d’y arriver, sa liberté est limitée par ceux qui lui en donnent les moyens. On aimerait aussi que sa liberté soit fermement encadrée par une solide éthique professionnelle, par l’exigence de contribuer au bien publique et par l’assurance de sécurité. Tous ces aspects généraux dépassent le cadre de l’individu et nul ne peut prétendre se les approprier personnellement.
  • Il est intéressant de noter que l’étique s’impose dans les laboratoires dès qu’il est question d’expérimentation humaine ou animale. Dans nos pays, aucun chercheur ne peut toucher une souris – et un homme à fortiori – sans avoir reçu l’aval d’une commission d’éthique. La situation est semblable en ce qui concerne la sécurité ; les règles sont strictes, le chercheur n’a guère de liberté pour les appliquer.
  • Les recherches de type GOF se situent dans cette zone intermédiaire entre le domaine proximal laissé à la liberté du chercheur et le domaine global qui le dépasse. Les promoteurs de la recherche GOF défendent l’idée qu’elles font partie de la première catégorie. Les opposants le contestent

 

Des pistes vers des solutions?

  • Une chose est sure, il n’y aura pas de solution simple et définitive.
  • Il me semble toutefois que le système des commissions d’éthique offre, par analogie, quelques éléments de solutions. En effet si, en Suisse comme dans la plupart des pays développés ce sont ces commissions qui donnent le feu vert à toute expérimentation animale ou avec des êtres humains, on peut penser qu’une commission de sécurité a au moins autant de raison d’être quand il s’agit des risques globaux qu’une recherche peut faire peser sur la société. Le risque étant global, c’est bien sûr au niveau mondial que les fondements doivent être édictés. L’OMS semblerait être la bonne instance pour coordonner cet effort. Dans la situation actuelle, il se pourrait que quelques organes nationaux de sécurité biologique soient plus réactifs et prennent le leadeurship de l’opération. C’est apparemment ce qui est en train de se passer sous l’impulsion des USA. Souhaitons que l’Europe et la Suisse y jouent pleinement leur rôle. Parmi les tâches essentielles que cette démarche devra résoudre sera le statut des laboratoires de haute sécurité. Il y a actuellement plus de 30 laboratoires P4 de sécurité maximale dans le monde et des centaines au niveau P3. N’importe quel État, firme ou organisation peut avoir le sien pour y faire n’importe quoi. Sans contrôle très sérieux, ils vont continuer à faire des bêtises jusqu’à ce que l’une devienne une catastrophe.
  • La recherche étant finalement locale, c’est aussi localement que devront fonctionner les commissions de sécurité. La plupart des chercheurs sont d’avis que, globalement, tous les développements qui ont eu lieu autour de l’éthique de la recherche en général et des commissions d’éthique en particulier sont globalement utiles. Il devrait en être de même avec la mise en place d’une éthique de la sécurité globale.
  • Un danger guette pourtant : la bureaucratie. L’expérience montre que le dérapage pourrait être néfaste. Par exemple, dans les années 90, le directeur du NIH a imposé la réflexion éthique dans ses laboratoires. Les échos reçus de mes collègues étaient alors positifs. Depuis, il est dit que ce sont maintenant 125 éthiciens en mal d’activité qui sévissent dans cette institution à la grande fâcherie des chercheurs transformés en bureaucrates. J’ai moi-même expérimenté les désagréments d’interventions inappropriées quant aux souris du laboratoire et le prix Ig Nobel attribué au Comité fédéral d’éthique dans le domaine non humain est largement mérité. Il faudra éviter cet écueil.

Pas facile ! Il faudra être intelligent, mais l’intelligence est d’abord connaissance, et la connaissance est recherche. Va-t-on tourner en rond ?

Il faudra être sage.

1) Herfst, S., et al. (2012). « Aerosol transmission of avian influenza A/H5N1 virus. » Science 336: 1534 – 1541.

2) Imai, M., et al. (2012). « Experimental adaptation of an influenuza H5HA confers respiratory droplet stransmission to a reassortant H5HA/H1N1 virus in ferrets. » Nature 486: 420 – 428.

3) Simon Wain-Hodson (2013). « H5N1 viral-engineering dangers will not go away ». Nature 495 : 411

4) Cohen, J. (2014) « Alarm over biosafety blunders ». Science 345, 247-8.

5) http://www.cambridgeworkinggroup.org, (14.07.2014)

6) http://news.sciencemag.org/biology/2014/10/researchers-rail-against-moratorium-risky-virus-experiments, (14.7.2014)

 

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