Servage digital

Cette année, du 14 au 16 octobre, le colloque d’Academia Engelberg avait pour objet « Les systèmes économiques du futur ». J’ai trouvé médiocre et d’un étonnant manque de souffle. Le président d’Avenir Suisse était lamentable, le président d’Économie Suisse était « sachlich » et intéressant, mais son message – ça va remarquablement bien chez nous, que faire pour que ça continue – était un peu court par rapport aux ambitions du colloque. Quant à la bande de théoriciens académiques, je n’ai pas compris grand-chose à ce qu’elle voulait dire. Notons que parmi les 13 conférenciers, il n’y avait pas une femme. Il faut le faire!

Pour moi, une seule présentation sortait du lot: Hennes Grassegger, un jeune économiste-journalise, auteur d’un récent pamphlet en forme de manifeste dénonçant le servage dans lequel nous enferme l’hydre de l’économie digitale. J’ai passé la soirée au Titlis avec lui. Il est gonflé, mais diablement intéressant. Grassegger, H., Das Kapital bin ich. Schluss mit der digitalen Leieigenschaft! 2015, Zurich, Berlin: Kein & Aber. Essayons d’y voir clair.

Quelques éléments d’abord. Box est une start-up qui, en quelques années, est devenue la coqueluche des investisseurs de la Silicon Valley. Que vend-elle? Rien! Elle a investi des centaines de millions en serveurs et en personnel afin d’offrir gratuitement de la place de stockage pour les données que des firmes voudront bien lui confier. Son président fait savoir: « Nous ne nous attendons pas à être profitables dans le futur prévisible » (Drop-box fonctionne sur le même modèle). Apple, Google, Microsoft et Facebook sont parmi les 10 firmes qui, dans le monde, attirent le plus d’investissement. Aucune d’elles ne figure parmi les 10 qui rapportent le plus. Et Google, qui nous sert si bien les informations que nous lui demandons, comment gagne-t-elle ses sous (61 milliards disponibles)? Comme moi, vous avez sans doute quelques difficultés à imaginer que la vente de conseils à ceux qui souhaitent mieux orienter leur publicité suffit à faire sa fortune. Quel est donc le bizness modèle de l’économie digitale?

La réponse est simple (parait-il). La substance de l’économie digitale c’est vous et moi. Ce sont nos données dont nous nourrissons nos ordinateurs; ce sont nos courriels, les téléphones, les cartes de crédits et autres super-cards sans oublier nos iPhone et les caméras qui nous mouchardent plus que nous l’imaginons. Il parait qu’une app d’identification d’oiseaux installée dans mon portable inclut la géolocalisation de l’utilisateur. Pas de problème, pour les concepteurs de l’application, ça ne coute presque rien et, peut-être, une prochaine version du programme suggèrera à l’utilisateur, l’oiseau rare qu’il ne faut pas manquer d’observer ici. Qu’importe que ce joli gadget n’existe pas encore puisque la préparation de sa mise en oeuvre ne coute rien! Par contre, pour Google qui est derrière le serveur recevant ces données, c’est du bon matériel, gratuit de surcroit. Dans son exposé, Grassegger prétendait qu’une grande marque de brosse à dents électrique inclut dans son dernier modèle la liaison à ce même serveur. À quand de placer un thermomètre dans ladite brosse et, madame, l’annonce en retour de votre période féconde? Le World Economic Forum, et bien d’autres ont estimé la valeur de nos données; actuellement, elle est de l’ordre de 3000$ par an. Les réclames ciblées de la Migros ne nous impressionnent pas encore, mais les investisseurs du Big Data, y voient de grandes perspectives.

Ont-ils raison, ces grands « optimistes »? Peut-on croire que le fait de savoir un peu mieux où je suis, qui je rencontre et ce que je fais, va bouleverser le marché et enrichir sans limites ceux qui sauront en faire usage? Finalement, n’importe qui peut venir me voir. Quant à la réclame, d’accord, elle nous bassine, mais enfin, vous et moi, en gros, nous restons libres, et pour les autres, c’est une question d’éducation. Travaillons-y. Enseignons dès l’école primaire la vigilance face à internet et exerçons nos enfants à rester critiques. Ainsi, selon cette vue, le grand bizness du Big Data ne sera qu’une bulle financière appelée, comme les autres, à se dégonfler prochainement, dans la douleur sans doute.

 

Ou bien alors Big Data, c’est du solide et il va falloir y regarder de près, surtout, voir loin. Voyons, voyons!

Ci-dessus, je me demandais si la réclame a vraiment tant d’importance pour nous. Pour nous, je ne sais pas, mais pour les firmes, certainement. Il est dit que, dans le pris d’une voiture, le cout de la vente représente plus de la moitié. C’est normal, pour vendre un produit, ce n’est pas sa qualité qui compte d’abord, c’est la perception par l’acheteur que ce produit est un peu plus désirable que le concurrent. C’est un peu comme la fitness des biologistes qui n’importe pas en valeur absolue, mais en comparaison avec celle des autres individus impliqués. Oui, nous vivons dans un système économique où, plus encore que le produit, c’est la façon de le vendre qui fait la différence. Fait des affaires celui qui s’adresse le mieux au client.

Mais, il y a mieux, beaucoup mieux. Big data conduit à des produits; de vrais produits concrets, qui payent. Nous rapportions (Science 349, 1472-1477 du 25.9.2015) comment 23andMe (la firme associée à Google qui s’approprie la séquence de notre génome à prix cassé) revend cher à une firme de recherche médicale des données de ses clients souffrant de Parkinson. Depuis, semble-t-il, la stratégie a évolué; il ne s’agit plus, pour la firme, de vendre les données, mais de les exploiter par elle-même. En cela, elle ne fait que suivre Google qui cherche à engager l’élite des chercheurs biomédicaux californiens dans ses nouveaux projets avec un cahier des charges sans détour « get the thing done! » Les moyens et les salaires offerts font rêver. Les firmes biomédicales s’inquiètent. À la recherche académique, il ne reste plus que les yeux pour pleurer. Ainsi nous commençons à voir ce que sont ces projets transformant nos données en puissance financière et économique. L’entrepreneur Craig Venter (il est connu pour avoir sévi dans le projet du génome humain) stimule notre imagination avec ses travaux sur les molécules du vieillissement et leurs inhibiteurs. Quand on en est là, on ne voit pas ce qui peut arrêter le mouvement.

Il est temps de reprendre en main l’économie et la finance mondiale, urgemment!

2 réflexions sur « Servage digital »

  1. Sur ce sujet, Gilles est moins agité. Oui, 23andMefait son bizness avec les informations que beaucoup lui ont confiées sans trop savoir ce qu’en est la valeur. Il constate aussi que cette société produit un bulletin périodique indiquant combien de données génétiques de personnes ont été transmises sur demande de la police (quelques-unes seulement). Pourtant il pense qu’il ne faut pas exagérer la main mise sur les personnes à travers leurs données personnelles. L’approche est efficace pour l’analyse de populations, pas pour cerner un individu.
    Par contre il s’insurge contre le manque de punch de l’état pour protéger nos droits de consommateurs. La loi européenne exige que les produits mis sur le marché assument ce qu’ils promettent et assurent deux ans de garantie. Les conditions générales que l’on doit accepter pour pouvoir utiliser un produit informatique seraient sans doute illégales si elles étaient évaluées à l’aune du droit européen. Comme le fait remarquer Grassegger, elles sont évidemment irraisonnables et de ce fait légalement insupportables. On clique « accepter » sans sourciller et l’État, garant de nos droits, laisse aller. Il préfère s’occuper des pédophiles et, ça vient en Europe, des terroristes.

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