Dans Nature en octobre 2016

Mon abonnement à Science étant terminé, je restreints le périmètre.
Voici donc mon rapport de lecture du journal Nature en octobre.
Par bonheur, ayant toujours accès à la version électronique – merci, généreuse UNIL – je ne manquerai pas d’y aller voir des cas particuliers.

Ce mois, j’ai été particulièrement intéressé par d’abondants résultats en génétique des populations humaines. On y apprend des tas de choses sur ces populations et leur histoire et, encore plus intéressant, on découvre des faits étonnants et importants à propos du fonctionnement des gènes.  pp. 154-158 et aussi, 179, 201, 207 et 238.

J’ai appris avec satisfaction que l’allongement de l’espérance de vie qui, dans nos pays et depuis plus de 100 ans, faisait gagner une année tous les 3 ou 4 ans semble arriver à terme. Il me semble que c’est mieux.  pp. 180 et 233.

Et puis, une intéressante étude du groupe d’E. Fehr à Zurich, sur le moyen de convaincre sans crisper. On en a très besoin. J’y vois un appel aux gens des sciences humaines de sortir de leur tour d’ivoire et travailler vigoureusement à cette problématique. pp. 465, 506.

Nous gardons un oeil attentif sur la cryo-ME
(c’est la débandade ce mois, seulement un article).

Fiedorczuk, K., Letts, J. A., Degliesposti, G., Kaszuba, K., Skehel, M., & Sazanov, L. A. (2016). Atomic structure of the entire mammalian mitochondrial complex I. Nature, 538(7625), 406-410. doi:10.1038/nature19794

 06. 10. 2016. Nature 538, 7623

– 5. POLITIQUE SCIENTIFIQUE, UK. Gilles. Éditorial. Le nouveau gouvernement conservateur UK propose un changement radical de la règlementation de l’éducation supérieure et de la recherche. Il  remettrait en question les accords, dont certains datent de plus de 800 ans, qui protègent les universités des interférences politiques. Je suis grand admirateur de la recherche anglaise. Ils sont très forts. Pourquoi ? Je pense souvent à Richard Henderson et Nigel Unwin qui, chacun à sa manière, conduisent depuis près de 40 ans, leur recherche dans la magnifique autonomie personnelle et institutionnelle qui leur permettent de faire valoir leurs dons. Créer une institution promotrice de talents est difficile ; la préserver l’est encore plus ; la laisser devenir un éteignoir est facile, ça va tout seul. Faire le compte de ce qui marche, ou ne marche pas autour de nous incite au plus grand respect envers les rares institutions qui fonctionnent visiblement bien.

– 14 – 15. FUSION NUCLÉAIRE Larry. Ça va dur ! Larry faisait joyeusement circuler l’information suivante : A nuclear fusion world record has been set in the US, marking another step on the long road towards the unlocking of limitless clean energy…a 16% increase on the previous record set in 2005.

16% en 11 ans, comme il manque encore un bon nombre d’ordres de grandeur au produit « température x pression x temps de confinement », le succès final pourrait se faire attendre! Le rapport par J. Tollefson, cité ici, confirme ce pronostique retenu. Il apparait que l’une des principales expériences US de fusion est hors fonction parce qu’on y a trouvé un défaut de conception qui sera long à réparer. Le directeur a préféré se retirer. Selon un insider de la recherche lausannoise dans ce domaine, c’est justement parce que l’autre grosse machine US de ce type arrive en fin de programme qu’elle a été poussée à sa limite et a établi le record rapporté par Larry. Vu la situation, les auteurs espèrent ainsi obtenir une rallonge.

Il y a d’autres projets, dont l’énorme effort international ITER à Cadarache en France. Celui-ci va mieux maintenant que le nouveau directeur a reçu des pouvoirs plus étendus de manière à imposer des formes de collaboration plus fonctionnelles. Il n’empêche que la méthode qui consiste à attribuer aux pays participants la responsabilité d’élaborer les différents constituants de l’appareil est source de problème ; chaque nation tend à vouloir garder pour elle les compétences uniques qu’elle acquiert dans sa tâche, mais tient à bénéficier de l’intégralité des expériences acquises par tous les autres partenaires. Nombreux sont ceux qui pensent que les nouveaux projets, plus petits, et explorant des voies non traditionnelles peuvent redonner du souffle à l’ensemble du domaine.

Personnellement, il me semble que, quand on est si loin d’une réalisation pratique, c’est dans la recherche fondamentale qu’il faut investir et parier que les nouvelles connaissances rendront les grosses machines obsolètes avant qu’elles ne soient fonctionnelles, dans 50 ans.

Dans le fond, c’est le problème de l’équilibre entre la recherche fondamentale et la recherche de développement. La seconde, qui nécessite d’énormes moyens et d’énormes équipes est indument avantagée, entre autres, par ses bureaux de relation publique.

– 27 – 29, 30. ÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE, PARIS 2015, COMMUNAUTÉ D’INVENTION. Le premier article constate que, vers 1800, le gouvernement britannique consacra ¼ de son revenu pour devenir la première puissance navale et que, après a crise de 1930, les USA ont consacré 560 milliards ($ actuels) pour construire leur réseau d’autoroutes. C’est à cette échelle que le monde doit réaliser les promesses de Paris 2015. C’est faisable! L’article ensuite discute les deux principales coopérations internationales pour atteindre le but. Mission Innovation (20 pays + UE) et Global Apollo (un peu semblable). Ce n’est pas suffisant, et de beaucoup!

07.10.2016. Science 354, 6308

J’avais dit ne plus vouloir suivre Science mais, quand même !

GÉNÉTIQUE HUMAINE, ADAPTATION. Un cahier spécial.
– 54 – 59. S. Fan et al. Les adaptations récentes de la génétique humaine. Cet article fait le point sur les adaptations génétiques récentes (< 10’000 ans) des différentes populations. En particulier ce sont : (i) Capacité à consommer le lait par les adultes (apparue séparément en Europe du nord et en Afrique de l’est.) (ii) Environnement arctique et (iii) Altitude. (iv) Pigmentation de la peau. (v) Résistance à différentes maladies tropicales. (vi) Nourriture grasse. (vii) Tendance à l’obésité (un mal aujourd’hui, une capacité de surmonter les périodes de disette autrefois), etc. L’évolution ne s’arrête pas. J’aimerai aussi connaitre ce qui s’est passé pour l’évolution des compétences sociales.

– 59 – 63. E. Miska et A.C. Ferguson-Smith. ÉPIGÉNÉTIQUE. Laurée.  Hérédité transgénérationnelle : modèles pour l’hérédité non basée sur la séquence de l’ADN. Selon cet article, il faudrait donner à l’hérédité non basée sur la séquence de l’ADN, une place bien plus fondamentale qu’on ne le fait actuellement. Beaucoup de travaux sont cités et la liste de références et longue (76). Les auteurs reconnaissent les difficultés de démêler ce qui est hérédité génétique non liée à la séquence de l’ADN avec d’autres effets comme (i) soins parentaux (ii) microbiome (iii) lait maternel et (iv) culture. Ils admettent aussi « la formidable barrière que représente la reprogrammation de la lignée germinale ou préimplantationnelle pour l’hérédité transgénérationnelle.

Une fois vue l’accumulation des « should, could , ought, etc.), le manque d’évidence – reconnue par les auteurs – de l’effet adaptatif de ces phénomènes, et le manque de substance derrière le schéma unificateur de Leibler, que reste-t-il ? En dehors des principes connus de la relation entre gènes et milieu, je crois ne percevoir que du bruit ?

Mais le bruit augmente ! Panèse organise du 14-15 novembre, en biologie  à l’UNIL, un colloque intitulé : Developmental programming of health and epigenetics : what role in the public arena ?

Même considération à propos de l’article de O. Schipper (journaliste scientifique libre). Schipper, O. (2016). L’épigénétique est-elle héréditaire? Horizons, Décembre.

Cette arène publique ne me plait pas. Elle part d’un parti-pris qui n’a pas grand chose de scientifique. J’en reste aux vues critiques exposées par Wray et al. lors du débat : Laland, K., Uller, T., Feldman, M., Sterelny, K., Muller, G. B., Moczek, A., . . . Strassmann, J. E. (2014). Does evolutionary theory need a rethink? Nature, 514(7521), 161-164. doi:10.1038/514161a

13.10. 2016. Nature 538, 7624. Beaucoup de choses dans ce no.

– 139, 158 – 60    MIGRANTS, TRAUMATISME, INTÉGRATION. Lucy, Arjun, Alain S, Juliette. Par ce qu’ils ont subit chez eux, par ce qu’ils ont vécu durant le voyage et par ce qu’ils doivent surmonter pour reprendre la vie dans les conditions nouvelles, beaucoup de migrants qui arrivent chez nous (figure) souffrent de stress posttraumatique (SPT) ; on parle ici de 50%. Cet état est néfaste à leur capacité d’intégration. Il faut donc les aider en leur fournissant la thérapie adéquate. Mais comment faire quand s’ajoutent les problèmes de langue, le fossé culturel et la gestion d’un quotidien difficile ? On apprend que les Allemands (encore eux) ont plusieurs initiatives créatives en route. La méthode du NET (narration exposure therapy, https://en.wikipedia.org/wiki/Narrative_therapy) semble avoir démontré son efficacité dans des situations similaires (enfants soldats en Uganda). Je retiens surtout des tentatives où les thérapeutes sont des bénévoles bienveillants. Les associations professionnelles protestent bien sûr, mais dans le monde où nous vivons et la situation à laquelle il faut faire face, il s’agit d’être créatif et de ne pas pinailler.

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– 154 – 158. MALADIES GÉNÉTIQUES, POPULATIONS. Manu, Laurée, les biologistes, les médecins. Dans un no. de Nature du mois d’août est paru un article du consortium ExAC, Exome Aggregation Consortium,  analysant l’exome (la partie codante du génome) de plus de 60’000 personnes; c’est 10 fois plus que ce dont on disposait précédemment. Mieux comprendre la relation entre le génotype et le phénotype.

Lek, M., Karczewski, K. J., Minikel, E. V., Samocha, K. E., Banks, E., Fennell, T., . . . Exome Aggregation, C. (2016). Analysis of protein-coding genetic variation in 60,706 humans. Nature, 536(7616), 285-291. doi:10.1038/nature19057

Trop gros, trop compliqué, j’avais renoncé à approfondir. Le présent no. de Nature revient sur cet article, et j’ai moi-même suivi un séminaire qui lui était consacré. Les résultats sont remarquables. En voici deux.

– Pour comprendre la génétique d’une maladie, on prend un malade et on cherche où, dans le génome, il y a quelque chose d’inhabituel. C’était du gros boulot (c’est ainsi qu’on a identifié le gène de la myopathie de duchenne.) Maintenant, on sait faire plus vite. Ainsi, on fait correspondre une maladie à une mutation (ou un autre défaut) dans le génome. On est ainsi amené à penser que si la mutation est détectée chez quelqu’un, cette personne a ou va avoir la maladie. En fait, ça ne marche pas bien. Le présent article explique pourquoi.

L’approche ici est inverse. On séquence tout l’ADN codant pour toutes les protéines (l’exome) de 60000 personnes et on fait la liste de toutes les différences. Il y en a beaucoup. On constate ainsi que 1/8 des 45 millions de lettres (paires de bases) de ce grand message qui, en principe, est le même pour tous, diffère chez une personne au moins; en d’autres termes, parmi ces 60’000 personnes, on trouve des mutants pour 12% des lettres. Reste à savoir l’effet de ces quelque 6 millions de mutations. Difficile ! La plupart n’ont pas d’effet visible quoique la biologie moléculaire nous assure qu’elles doivent toutes avoir un effet, même s’il est extrêmement faible. Les effets létaux ne se voient pas, par définition de la létalité. Restent tous les effets intermédiaires. Par exemple, tous ceux qui ont déjà été attribués à une maladie. Et là, grande surprise, pour la plupart de ces mutations précédemment associées à une maladie, on constate que la pénétrance, c’est-à-dire la probabilité que la personne qui a la mutation ait la maladie, est beaucoup plus faible qu’on ne le croyait. Dans la plupart des cas, mutation n’implique pas maladie. La relation entre génotype et phénotype est plus complexe qu’on ne voulait le croire. Plus qu’on l’imaginait jusqu’ici, il faut voir la maladie, ou n’importe quel trait phénotypique, comme résultant d’un réseau complexe d’interactions génétiques et environnementales plutôt que la relation bijective ente le trait et le gène. Ceci ne veut pas dire que l’information génétique n’est pas relevante, elle est plus compliquée, tout simplement. J’entends mes collègues dire : « tu enfonces une porte ouverte ». Ils ont raison, mais l’article prouve que la porte est large.

– Le deuxième résultat est l’identification de 3230 gènes dans lesquels on ne trouve aucune mutation « grave », c’est à dire, une mutation qui fait perdre le sens du message. C’est le cas par exemple quand la mutation se lit comme l’ordre « stop » (mutation non-sens). En effet, un § tronqué ne peut dire ce qu’il a à dire. L’absence de telles mutations dans ces 3000 et quelques gènes prouve que ceux-ci ont une fonction essentielle ; l’organisme ne peut exister sans elle. La chose remarquable est qu’on ne connait pas le phénotype de 72% de ces gènes. Quelle chance, on va encore découvrir des tas de choses passionnantes.

Pour comprendre la suite , il faut connaitre encore quelques faits à propos des mutations.

Il y a des mutations qui ne sont pas forcément graves. Souvent le changement d’une lettre dans un texte ne perturbe pas trop le sens. Les plus bénignes parmi ces mutations sont celles qui remplacent un codon par un codon synonyme. Cela reviendrait à changer la casse de la lettre dans le texte. Par contre, il y a des mutations catastrophiques ; on a mentionné ci-dessus les mutations non-sens (stop) qui terminent la lecture. Il y a aussi les mutations qui consistent a ajouter ou enlever une ou des lettres dans le texte. Pour nous, lecteurs en français, ce ne serait pas trop grave. Les molécules qui lisent l’ADN sont moins malines. Pour elles un tel changement serait analogue à un changement d’alphabet. Tout à coup, on passe en cyrillique. Pas bon !

La suite du 2e résultat que je veux mentionner est, en quelque sorte, l’opposé de la première partie. Environ 2% des 8 millions de mutations répertoriées dans cette étude sont des mutations que l’on pense être catastrophiques. Pourtant elles sont là et, conséquemment, elles ne font pas trop de dégâts. Est-ce à dire que leur message n’est pas important ? Probablement qu’il s’agit d’une affaire de réseau. Celui-ci fonctionne même si certains éléments cassent. D’une manière ou d’une autre, ils doivent avoir une utilité, sinon l’évolution ne les aurait pas conservés.

Préparons-nous donc à prendre connaissance d’une découverte déjà annoncée dans le groupe de Richard Benton par laquelle une mutation stop dans un gène essentiel à l’olfaction de la drosophile ne l’empêche pas de sentir. On va voir.

– 226 – 228. CLIMAT, TEMPÉRATURE, CO2. Évolution de la température globale durant les deux derniers millions d’années. Il s’agit d’une compilation des données existantes ajustée pour couvrir toute la période des deux derniers millions d’années. La figure nous montre que la température était globalement en baisse jusqu’il y a 1,2 million d’années. Après quoi, elle s’est globalement stabilisée sur un cycle de 100’000 ans. S’il fallait encore le prouver, on note que, à cette échelle, la température et la teneur en CO2 évoluent exactement de la même façon. Les auteurs déduisent aussi que, à l’échelle du millénaire, le doublement de la concentration en CO2 produit une élévation de la température d’environ 9°. Ils calculent aussi que, si on stabilisait la concentration en CO2 au niveau actuel, la température, mesurée sur des millénaires, se stabiliserait à 5° au-dessus de la température actuelle.

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– 175 – 6, 257 – 9. ÂGE, ESPÉRANCE DE VIE. Il semble que notre espérance de vie a atteint son maximum. Dong et al. Ouf, enfin, on arrête d’allonger la vie. Au rythme où vont les choses, il faut redouter 95 ans pour moi, 108 pour Gilles et Lucy et 120 pour leurs enfants s’ils se dépêchent (figure a). Le présent article conclut que cette inflation va cesser. La figure 1c montre comment la proportion de la population qui survit à un âge donné augmente avec le temps. En proportion, ce sont les centenaires qui augmentent le plus, mais ensuite, la tendance s’effondre. Une autre donnée concerne la longévité des supervieux, ceux qui dépassent 110 ans (Fig. 2a). Chez les hommes, on distingue encore une augmentation, mais chez les femmes, la tendance semble à la baisse. Il est vrai que les données sont maigres. À suivre avec patience, car ça m’intéresse..

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– 179, 201 – 206, 207- 214, 238 – 242. MIGRATION, HOMO sapiens. Comment l’homme quittant l’Afrique est allé peupler le reste du monde. L’analyse génétique des populations ne fait que commencer. D’abord, elle s’est concentrée sur des individus américains, anglais ou européens. Ici trois gros articles rapportent les résultats obtenus avec des individus d’un spectre ethnique beaucoup plus large ou alors concentré sur la population des aborigènes d’Australie négligée jusqu’ici. Ces données éclairent un peu la façon dont notre espèce a peuplé la Terre. Notre espèce est apparue il y a 160 ou 200 mille ans – peut-être plus – en Afrique centrale.  Après quoi, deux hypothèses. (i) Il y a 50 – 75’000 ans, une petite bande de ces Homo sapiens quitte l’Afrique par le Moyen-Orient et de là, en divers vagues, peuple l’ensemble de la terre. (ii) Il y a eu plusieurs départs d’Afrique dont le premier remonte à bien avant celui de l’hypothèse (i). Les résultats présentés ici ne surprennent pas, les deux hypothèses sont un peu justes. Ainsi, les aborigènes australiens sont séparés des autres populations euroasiatiques il y a déjà plus de 50’000 ans. On peut ainsi penser que cette vague de peuplement n’a pas trainé pour aller en Australie ou ils sont restés isolés. On observe toutefois quelques segments de génome qui ont été séparés de la population africaine originale il y a plus de 100’000 ans. Il est donc vraisemblable que les aborigènes australiens n’étaient pas les premiers Homo sapiens à faire le voyage. La rencontre avec ces pionniers a laissé quelques petites traces dans leur génome.

 

– 180 – 1, 233 – 7. VIOLENCE, H. sapiens. M. Pagel ; Gomez et al. La violence létale de l’homme vient de loin. Rousseau croyait que l’Homme est naturellement bon, Hobbs, le voyait violent. Dans cet article, les auteurs analysent la mortalité par violence conspécifique compilée à partir de données récoltées sur plus de 1000 espèces différentes, dont 600 études sur l’H. sapiens. Ils en déduisent que cette mortalité tourne autour de 0,3%. Ce n’est pas beaucoup, mais cela se comprend bien, car le combat violent entre individus disposant du même armement est couteux, donc évolutivement défavorable. On ne s’étonne pas que les valeurs les plus élevées se trouvent chez les espèces sociales et territoriales. Les records se trouvent dans la lignée des musaraignes, des lièvres et chez les grands singes (on apprend au passage que même les bonobos sont parfois assassins.) Le taux était de 2% dans les bandes de chasseurs cueilleurs. La suite, très compliquée, dépend de la culture. Elle est analysée en détail dans l’excellent livre de Pinker {Pinker, 2011 #5408} que corrobore le présent travail. La mortalité conspécifique atteignait 15-30% dans les empires d’il y a 3000 et 500 ans, probablement parce que ceux-ci comptaient une forte proportion de soldats. Depuis, elle ne cesse de décroitre dans les sociétés développées pour atteindre 0.01% au tournant de notre millénaire.

Ne cesse de décroitre ? Vraiment, ces dernières années aussi ? Quand on pense à ce qui se passe en Syrie et au Congo, on peut se dire que la tendance s’est inversée. Ce n’est pas certain. Quand on regarde l’ensemble de la carte des migrations dans le monde on s’aperçoit que celles que nous voyons bien et qui nous touchent beaucoup ne sont qu’une petite partie des migrations que la violence et les désastres naturels causent dans le monde. (voir Sci. Am. Octobre 2016, p. 76).

 

– 275 – 277. GÉNOME, JUNK DNA, MATIÈRE NOIRE. On l’appelait Junk DNA, maintenant on le dit Matière noire, que font ces 98% de notre génome qui ne sont pas les gènes ? Pendant longtemps, on n’y a rien vu. On a stupidement crû qu’il n’y avait rien à voir plutôt que de comprendre que l’on ne savait pas regarder. Maintenant on commence à voir que c’est cette matière qui détermine quand, et en quelle quantité s’expriment les gènes. En comprendre les détails reste bien difficile, car il faut le regarder au bon moment au bon endroit ; à priori, on ne sait ni quand ni où. CRISPR-Cas9 change tout cela. Au lieu de commencer par identifier des effets (maladie ou autre phénotype) pour ensuite identifier la région du génome qui lui est associée, on fait le contraire ; on modifie le génome ou l’épigénome à dessein puis on cherche l’effet phénotypique de la modification. La voie est ouverte à l’étude systématique des fonctions du génome. Ce sera long, car les mutations à explorer sont plus riches que le changement d’une des lettres du génome.

NB : On retrouve ce même concept dans l’article ExAC rapporté ci-dessus, pp 154 – 7.

 

20.10. 2016. Nature 538, 7625

– 291 (éditorial) – 311 – 3. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, ÉTHIQUE. Faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ? Bill Gates et Stephen Hawking font part de leur crainte qu’un système artificiellement intelligent puisse devenir conscient. Il pourrait alors décider de s’autonomiser et nous mettre dehors, nous les humains. Dans les réflexions présentées ici, les auteurs font remarquer que le mot « conscience » est tellement mal défini, mais tellement chargé de contenu émotionnel que cette agitation de panique autour de la conscience artificielle ne fait que troubler le débat. Ce qu’il s’agit d’assurer, c’est, très concrètement, d’inclure les réflexions sécuritaires et éthiques dans l’invention et les développements technologiques. Pour cela, il y a urgence.

 

27. 10. 2016. Nature 538, 7626

427 (éditorial), 443 – 55. Un cahier spécial. POLITIQUE, SCIENCE. Jeunes, talentueux et dégoutés. Les scientifiques en début de carrière sont sous une pression insensée qui leur laisse peu de temps pour faire de la bonne recherche. Pression d’obtenir des fonds (le taux de financement diminue), pression de publication (le nombre de publications par an augmente), facteur d’impact ridicule (ne mesure que les deux premières années, néglige donc l’inattendu), grand nombre de chercheurs, petits nombres de postes professoraux, l’article fait un long survol de la situation.

Conclusion : Le système est en décomposition. Il doit être changé. La tâche revient aux scientifiques établis, aux professeurs en particulier.

 

– 433. GENE-DRIVE, FINANCE. Étudiants Bio-So. Note du jour. Le trust indien Tata donne 70 millions à l’UCa pour développer l’outil gene-drive afin de lutter contre les moustiques et améliorer la production des plantes. Monsieur Tata sait-il ce qu’il fait ? L’UCa et ses chercheurs sauront-ils résister à la pression des sous et du bruit médiatique?

– 463 – 4. CELLULES SOLAIRES. Il y a 25 ans, O’Regan et Graetzel publiaient leurs premiers résultats sur les cellules photovoltaïques « bio-inspirées ». Depuis lors, Graetzel et son groupe continuent de publier abondamment. Depuis 7 ans, ils ont pris le contour des pérovskites. Nous en avons parlé ici, en admirant la rapide succession des découvertes révolutionnaires et fondamentales, mais en nous étonnant que, à ce rythme, nous ne soyons pas encore arrivés au but. Bien sûr, quand on y sera, il y aura un prix Nobel à distribuer. On comprend donc que la question « à qui » échauffe les esprits. C’est peut-être ce qui explique l’hymne à Graetzel par un de ses collègues dans le présent article faisant le point sur la situation. Espérons que cette mauvaise idée ne soit que l’expression d’un jaloux des succès médiatiques de son voisin.

 

– 465, 506 – 9. COMMUNICATION, MUTILATION GÉNITALE. Lucy, Christine Cl. Comment convaincre d’abandonner la pratique de la mutilation génitale (MG). Une approche nudge au Soudan, étude zurichoise avec Ernst Fehr. On sait que les tentatives ont souvent eu peu de succès, ou même ont eu un effet contraire parce qu’il n’est pas bon de heurter de front les pratiques culturelles établies. Pourtant même au Soudan, même en Somalie, la façon de voir le problème varie sur certains points d’un groupe à l’autre. La présente recherche tente une approche douce (nudge) à partir de ces différences locales pour arriver à une réflexion sur le bienfondé de la pratique.
Quatre versions d’un film relatent la vie d’une grande famille de la campagne. La première est acratopège; les autres incluent, sans conclure, une discussion sur la valeur hygiénique de la pratique ou sur le fait que la MG aide à se marier.

Les films sont présentés à des personnes (>7000) de différentes communautés (>100) après quoi on analyse l’effet par des méthodes d’association inconsciente (on donne des paires de mots ou d’images et on demande s’ils sont liés ou pas ; le temps de la réponse met en évidence le sentiment soulevé par l’association). L’étude montre que la présentation neutre des arguments favorise remarquablement (je n’entre pas dans la quantification) un point de vue critique sur les MG, sans pour autant induire une crispation. Malheureusement, l’effet disparait presque complètement après une semaine. Les auteurs concluent donc que : (i) il est bon de construire un argumentaire à partir des différences d’opinions déjà présentes dans la population autochtone; (ii) un narratif sous forme de film permet au public de saisir les différentes opinions sans se sentir agressé ou remis en question ; (iii) cette méthode « nudge » est, sur le moment, plus efficace que le discours argumentaire classique. Malheureusement, dans les conditions de l’expérience, l’effet positif ne dure pas. Les auteurs imaginent que le genre série avec des centaines d’épisodes qui reviennent sur le problème par différentes pistes pourrait être « game changing ».

D’une tout autre source, je sais que les séries montrant la vie de familles US aisées ont joué un rôle primordial dans la rapide diminution du nombre d’enfants en Amérique du Sud à la fin du 20e siècle. Comment faire pour exploiter utilement l’attrait populaire de ces séries ?

Aujourd’hui, alors que j’écris ce résumé, Trump a gagné l’élection US. Cela devrait être un appel urgent au psychologue, sociologue et philosophe académique pour qu’ils sortent de leur tour d’ivoire et aillent rejoindre ces écrivains, cinéastes, metteurs en scène et narrateurs qui recherchent comment faire grandir l’intelligence, la liberté et la sagesse de la population. Je veux croire que c’est dans ce but que travaillent les auteurs de l’article rapporté ici. Ils ont raison.

N. B. Ernst Fehr est un remarquable neuroéconomiste évolutionniste de  l’Université de Zürich. Ses travaux ont attiré l’attention du patron de l’UBS qui lui a offert 5 (si je ne m’abuse) chaires de prof. avec ce qui les accompagne,  pour renforcer son équipe et dynamiser encore un peu plus ses travaux.

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